Les tapisseries de la Dame à la licorne peuvent s’interpréter de multiples manières. Elles invitent à la méditation des Mystères qui se cachent dans cette œuvre magistrale.

« La civilisation moderne apparaît dans l’histoire comme une véritable anomalie : de toutes celles que nous connaissons, elle est la seule qui se soit développée dans un sens purement matériel, la seule qui ne s’appuie sur aucun principe d’ordre supérieur » René Guénon – Symboles de la Science sacrée

Une histoire de sens

Depuis leur redécouverte au début du 19ème siècle, nombreux sont ceux qui ont tenté d’interpréter les tapisseries de la Dame à la Licorne. L’hypothèse la plus répandue aujourd’hui reste celle avancée en 1921 par Albert Frank Kendrick : les tentures seraient des allégories des sens. Pourtant, au regard d’autres penseurs, on peut également les comprendre, non pas comme une série de pièces distinctes, mais comme une histoire en images, celle de la Dame.

Le thème des 5 sens occupe une place non négligeable dans le débat théologique, philosophique et artistique du Moyen Age chrétien. Mais, qu’il s’agisse de Thomas d’Aquin, du maître de Dante, Brunetto Latini ou de Marsile Ficin, les sens s’ordonnent toujours selon une hiérarchie définie par leur proximité plus ou moins grande avec l’âme. Pour Ficin, le toucher, le goût, l’odorat seraient des sens inférieurs liés au corps alors que l’ouïe et la vue – sens supérieurs – nous aideraient à tendre vers le divin. Il existerait un 6ème sens qui domine tous les autres. Ce dernier symboliserait la métamorphose spirituelle. Selon ce principe, les tapisseries offrent donc plusieurs voies d’interprétation possibles, aucune n’excluant l’autre. Œuvres hermétiques, chacun peut les comprendre selon son niveau de conscience.

Un voyage héroïque

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Le voyage du héros, Le héros aux 1001 visages – J. Campbell Foundation 2008

Joseph Campbell, dans son best seller Le héros aux 1001 visages, nous explique que « l’aventure du héros, qu’elle soit représentée par de vasques fresques comme en Orient, par de vigoureux récits comme chez les Grecs ou par d’imposantes légendes comme dans la Bible, suit habituellement le même schéma de l’unité essentielle : séparation d’avec le monde, accès à quelque source de pouvoir et retour vivificateur dans ce monde ». Lorsque le candidat entend l’appel et décide de se mettre en chemin, il se trouve systématiquement mis face à une série d’épreuves avant de pouvoir revenir à la patrie originelle. Pour les affronter, il reçoit néanmoins toujours l’aide d’un guide, rencontré au début du récit. La Dame, vaillante Preuse, nous conte cette même histoire. Tenture après tenture, elle traverse des épreuves alors que le souffle veille et la soutient. A la fin de son voyage, sortant de la tente entre- ouverte sur un ailleurs, elle aussi fait le choix de revenir sur l’île.

Un conte initiatique : des noces alchimiques

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La Dame à la licorne (détails des 6 tapisseries), vers 1500

Au fil des épreuves, transformant la matière qui l’entoure, la Dame se transforme pareillement. Une métamorphose s’opère; la Dame s’initie, par les sens, aux petits comme aux grands Mystères. Tenture après tenture, Vierge d’âme tressant sa couronne de fiancée, elle fusionne ses polarités et célèbre ses noces sacrées.

L’initiation se définit comme une mise en contact avec les secrets de l’univers à travers l’observation et la mise à l’épreuve. Pratiquée depuis l’Antiquité dans des écoles des Mystères, elle permet à celui qui aspire à la connaissance véritable d’apprendre à dissocier la perception physique et la perception intérieure en vue d’entendre et de voir ce que la divinité lui révèle. Sur ce chemin périlleux, seul celui qui est guidé par l’Esprit peut évoluer intérieurement et parvenir à percevoir les signes, à déchiffrer les symboles. Le candidat entre alors dans son initiation aux grands Mystères : il célèbre ses noces alchimiques qui l’amènent, comme la Dame, à une complète métamorphose.

Au XVème siècle, l’image sert de support à la contemplation. On considère son langage, de nature symbolique, comme une voie d’accès privilégiée au divin. Il est admis que l’observation de symboles permet de briser la logique formelle pour libérer l’esprit du connu et l’ouvrir à l’intuition directe de la Vérité. On peut, dès lors, considérer que les tapisseries de la Dame, tout comme les très nombreuses miniatures colorées et énigmatiques en circulation à cette période, poursuivent un but commun. En égarant et révélant à la fois, elles aident le lecteur, par la méditation de leurs symboles, à percevoir la connaissance véritable qui reste ainsi voilée pour les non initiés.