La Dame et la licorne fusionnent leurs polarités. Elles accomplissent des noces sacrées.

« Grand est le mystère des noces car sans noces, le monde ne saurait exister. Le maintien du monde repose sur l’homme. Le maintient de l’homme repose sur les noces sacrées » Evangile de Philippe

Unir ses contraires

Il arriva un moment où, me sentant incomplète, je me mis à chercher celui qui, je le pensais, en s’unissant à moi, comblerait tous mes manques. Un homme me fit éprouver cette sensation mais la vie à deux me fit vite comprendre qu’hommes et femmes, s’ils s’attirent mutuellement, une fois unis, tout en se complétant, demeurent néanmoins toujours distincts. Il est difficile de l’admettre car quelque chose nous pousse sans cesse à rechercher cette autre partie de nous-mêmes. Nous gardons secrètement l’espoir de retrouver un jour cette âme sœur dont le souvenir nostalgique se ravive par instants, inéluctablement. Alors, rencontre après rencontre, nous recommençons à espérer puis, désillusionnés, à nous attrister. Il m’a fallut bien des années avant d’arrêter de chercher chez l’autre ce qu’il ne peut me donner. J’ai appris à me tourner vers l’intérieur afin d’éprouver mes opposés : le principe masculin et féminin qui ensemble nous font nous sentir un et complet. Même si l’autre, reflet extérieur de ce qui se cache en notre for intérieur, peut nous aider à nous le faire comprendre, celui qui aspire à l’union véritable doit seul œuvrer afin d’éveiller et fusionner en lui ses deux polarités.

La Dame unie à la licorne

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La vue (détail), La Dame à la licorne, vers 1500

Dans la vue, la Dame et la licorne se présentent plus unies que jamais. Les deux pattes sur les genoux de sa belle, la bête, qui a déposé les armes, la fixe d’un regard amoureux. La Dame l’accueille, sereine, et l’enlace en retour. Sa coiffe en spirale, à l’image de la corne de l’animal, laisse transparaître une liaison dont la nature nous échappe encore. Le lion, figure masculine très active depuis le début du récit, veille cette fois en retrait.

Le thème de la femme unie à la licorne occupe une place importante dans la symbolique médiévale. On le retrouve à la fois dans la littérature courtoise, la théologie chrétienne et l’alchimie. Quel que soit le sens qui lui est associé, il témoigne toujours d’une union non pas charnelle mais spirituelle. Comme le rappelle Francesca Y. Caroutch dans La licorne, symboles, mythes et réalités, « l ‘iconographie chrétienne abonde en Annonciations à la licorne, dans lesquelles la Vierge est fécondée par la corne symbolisant l’énergie divine, afin que le Christ prenne vie dans le sein de Marie ». La corne phallique dressée, la bête incarne alors un principe masculin. Celui de l’Esprit-Saint qui pénètre la nature vierge qu’il féconde. De même, en Alchimie pour laquelle elle est également un symbole clef, l’unicorne peut aussi bien, selon le contexte, désigner l’un des deux principes de l’œuvre : le mercure, féminin ou le souffre, masculin – un rôle traditionnellement joué par le lion. Associée à une vierge, cette figure androgyne, désigne un principe masculin.

Les noces sacrées

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Aurora Consurgens, T. d’Aquin, XVème siècle – wikimedia commons (domaine public)

Jusqu’à présent séparées, la Dame et la licorne accomplissent donc ici des noces sacrées. Fusionnant leurs polarités dans le triangle – symbole du feu de l’Esprit, principes féminin et masculin ne font plus qu’un.

Le Christianisme associe souvent les noces à une union de l’âme avec Dieu. Mais pour en revenir au Un, l’homme doit d’abord retrouver sa forme originelle : l’androgynie dont Platon nous parle dans le Banquet. L’Evangile de Thomas le rappelle également : « Quand vous ferez que le masculin et le féminin ne forment plus qu’un seul, en sorte que l’homme ne soit plus homme et que la femme ne soit plus femme ; quand vous aurez changé vos yeux de chair en vue intérieure (…) alors vous entrerez dans le royaume de Dieu ». Celui qui, comme la Dame, y aspire, doit réconcilier ses contraires. Homme ou femme, il lui faut apprendre à les reconnaître pour fusionner le principe féminin et masculin en lui. Les alchimistes nomment cette phase de la transformation intérieure, la conjonction : l’union du Roi et de la Reine. Elle s’accomplit par un agent tiers que les hermétistes comme Paracelse nomment le sel ; les chrétiens, l’Esprit-Saint. Dans un monde où tout est binaire, il faut, pour en revenir au Un, en passer par le trois.