Lion et licorne sont les principes de l’œuvre. Ils nous enseignent sur la métamorphose qui s’opère par le souffle.

« Une licorne d’une grande beauté apparut. (…) Elle s’avança vers la fontaine et s’agenouilla sur ses pattes de devant comme pour rendre hommage au lion qui se tenait si immobile au dessus de la source. (…) Celui-ci étreignit aussitôt l’épée nue qu’il retenait dans ses griffes et la brisa par le milieu, en sorte que les morceaux, me sembla t-il, tombèrent dans la fontaine. Puis il rugit jusqu’au moment où une colombe blanche vint lui porter une branche d’olivier qu’elle tenait dans son bec. Le lion l’avala aussitôt, après quoi il fut satisfait. La licorne retourna à sa place, elle aussi pleine de joie » Johann Valentin Andreae – Les Noces Alchimiques de Christian Rose-Croix

Lion et licorne à l’œuvre

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Un lion alchimique Le lion vert, Rosarium philosophorum, XVIème siècle

Le lion et la licorne, par nature, se combattent. Pourtant, sur l’île, ils coopèrent et œuvrent pour la Dame. Dans les trois premières tentures, portant capes d’armes, bannières et boucliers, ils semblent lutter contre un ennemi invisible à nos yeux. Puis, ces épreuves passées, apaisés, ils tombent les armes tout en continuant d’agir sans répit, jusqu’à la fin du récit.

Au Moyen Age, ces deux animaux se retrouvent fréquemment associés dans l’héraldisme, de même que dans la littérature profane et courtoise. Le lion, considéré comme le roi des animaux, figure très souvent sur les armoiries de familles royales et princières. Emblème de l’amour et de la courtoisie, la licorne, elle, inspire les poètes. Le monde médiéval raffole du monde animalier ; des ouvrages – les bestiaires, leurs sont même entièrement consacrés. Mais les artistes ne cherchent pas à représenter la réalité. L’animal doit avant tout incarner des propriétés permettant au lecteur de tirer des enseignements d’ordre moral ou religieux. Les tapisseries de la Dame à la licorne s’inscrivent dans cette tradition. Pour les comprendre, il faut reconnaître la nature symbolique des animaux qui œuvrent sur l’île.

Lion et licorne, principes de l’œuvre

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La Dame à licorne (détails des tentures), Vers 1500

Au fil de l’histoire, lion et licorne se métamorphosent, tout comme la Dame qu’ils accompagnent. La petite licorne d’allure caprine se fait chevaline. Majestueuse, elle rayonne, sereine. Le lion, lui, gagne en force ; une force maîtrisée affichant l’assurance d’une sagesse retrouvée.

Au Moyen Age, le lion incarne des vertus de puissance et de vigilance. La licorne représente toutes les valeurs que la chevalerie souhaite alors arborer : pureté, bravoure et loyauté. Elle est le symbole d’un idéal spirituel. Si l’on comprend, par analogie, que la Dame doit faire siennes ces qualités afin de se transformer, la symbolique droite/gauche de la tradition chrétienne d’Occident nous aide à comprendre comment elle s’y prend. La licorne, à la gauche de la Dame, se place du côté du cœur et de l’âme. Le lion, à sa droite, siège du côté de la raison et de l’action. La Dame œuvre donc avec le cœur et la raison ; tel un traité d’alchimie, le bestiaire nous enseigne, pour chaque opération, ce qui doit s’accomplir : le cœur doit aspirer à la Sagesse et se purifier pour passer l’épreuve de la corne de vérité ; la raison doit apprendre à discerner et séparer le pur de l’impur avec amour afin que les armes puissent tomber ; le cœur doit s’harmoniser au son de l’univers pour entendre et voir ce que Dieu seul révèle tandis que la raison veille. Dès lors, mis à nu, le renouvellement par le souffle peut débuter ; les deux petits animaux qui se manifestent sur l’orgue céleste en attestent. Le cœur renaît, à la droite de la Dame, et se met à penser. Puis, entièrement transformés, cœur et raison agissent à l’unisson, au service d’une seule et même volonté. Le Grand-Œuvre est achevé.

Le souffle, agent de l’œuvre

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Le vent l’a porté dans son ventre, Atalante Fugitive emblème 1, M. Maier, 1618

Dans toute la série des tapisseries, le vent, même s’il se manifeste différemment, reste omniprésent. Soufflant au départ avec douceur sur la Dame, il agit par la suite avec force, sur la licorne ou le lion. Dans la 6ème tenture, toute sa puissance se déploie ; des langues de feu recouvrent la tente au centre de l’action.

Dans le christianisme, le souffle, comme les langues de feu, symbolisent l’Esprit-Saint – la 3ème personne de la Trinité qui définit Dieu. Au côté du Père, le Un, créateur de toutes choses, et du fils qui révèle à l’homme le sens réel de son existence, il rend possible le chemin de retour vers la patrie originelle. Dans l’hermétisme, cette présence énergétique éclaire, nourrit et anime l’homme qui œuvre à sa transformation. Elle le prépare à sa métamorphose puis, le moment venu, déversant tout son feu, le régénère selon l’âme, l’esprit et le corps. Sans lui, le Salut chrétien ne peut s’accomplir. Il est le 3 qui ramène au 1 ; l’agent alchimique qui permet à l’homme duel de retrouver sa forme originelle.