La Dame se présente telle une Vierge à l’enfant. Fruit de ses noces sacrées, une jeune licorne s’éveille.

« Celui qui ne reçoit pas le royaume de Dieu comme un petit enfant, n’y entrera pas »  Evangile de Luc

Retrouver une âme d’enfant

L’âme, pour voir vraiment, doit se libérer du carcan de la raison mais comment, dans le monde actuel, retrouver cette âme pure qui ne voit pas le mal, qui ne juge pas ? Cette âme qui s’émerveille de ce qui se présente simplement à elle ? Cette âme qui ne connaît ni demain ni hier et pour qui seul compte l’instant ? Laisser renaître en nous cette âme d’enfant et la nourrir jusqu’à ce qu’elle soit assez forte pour devenir notre guide intérieur demande du temps. Même, si par moments, le cœur s’ouvre et tout bascule, notre mental, le plus souvent, reprend vite les choses en mains. Tel est le prix à payer pour que notre ego, qui est parce qu’il pense, se sente exister. Pourtant, chemin faisant si l’on y porte attention, l’âme grandit et l’innocence perdue retrouve sa place dans notre vie. Lorsqu’elle se manifeste, si nous l’accueillons sans la juger, elle nous amène alors à voir et agir tout naturellement, autrement. Comme l’amour désintéressé, la nature, les arts ou la spiritualité peuvent nous aider chaque jour à nous ouvrir le cœur. Il nous suffit de nous abandonner – que nous soyons en recherche d’un simple bien-être ou d’un tout nouvel être. Il m’a fallut attendre bien des années avant que je laisse à nouveau cette âme d’enfant s’exprimer. Mais aujourd’hui, je veille et chéris celle, encore fragile, qui m’amène lentement à me libérer.

La Dame à l’enfant

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G: La vue (détail), vers 1500, la Dame à la licorne – D: La Vierge Marie et l’enfant Jésus sous une tonnelle de roses (détail),  S. Lochner, vers 1450- wikimedia commons (domaine public)

La Dame, depuis le début du récit a incarnée bien des modèles de la féminité : preuse vertueuse combattant l’impur, enseignante de la sagesse ou bien encore inspiratrice à l’amour courtois. Ici, elle se présente selon un autre archétype de l’éternel féminin ; le plus grand de tous, celui de mère. Elle siège droite et sereine, le regard tourné vers l’intérieur. Entièrement dévouée à ce qui se manifeste en son cœur au centre de la scène, elle rayonne. Deux tresses formant une spirale encercle son visage. La Dame se présente, fidèle à l’iconographie chrétienne, telle une Vierge en majesté à la fois reine couronnée par l’Esprit et mère sacrée.

Le Moyen Age, catholique, voue un culte à la Vierge Marie. C’est sous sa forme de Vierge à l’enfant qu’elle est à cette époque le plus souvent représentée. Protectrice pleine de tendresse, à la fois femme et mère du Christ, elle incarne l’intermédiaire entre le ciel et la terre, entre les hommes et leur Père. De très nombreux lieux de culte lui sont consacrés ; on érige même des cathédrales en son nom. La Vierge Marie représente un des plus grands mythes de notre civilisation. Elle est celle qui, comme la plupart des grandes déesses primordiales avant elle, à la fois vierge et mère, donne naissance à un enfant mi-humain – mi-divin qui meurt pour renaître. Elle symbolise, chez les chrétiens, l’âme unifiée en qui Dieu devient fécond ; l’âme pure et vierge qui peut accueillir le sacré et l’enfanter. Toute âme servante et pure comme Marie, dit le poète Angélus Silesius, devient enceinte de Dieu.

La licorne naissante

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G: L’enfant philosophique: Aurora consurgens, T. d’Aquin, XVème siècle – wikimedia commons (domaine public) – D: La vue (détail), vers 1500, La Dame à la licorne

La Dame ayant accueilli la licorne sur ses genoux, porte à présent un miroir. Un enfant licorne, en joie, s’y abrite encore. Elle veille. Rayonnant et pur, le petit être, l’œil grand ouvert, contemple émerveillé celle qui l’accueille avec amour.

Les grandes traditions dont s’inspirent la série des tapisseries de la Dame à la licorne font toutes symboliquement référence à la naissance, un moment donné, d’un enfant sacré permettant à l’homme de se libérer pour en revenir au divin. Ce nouveau né doit, à chaque fois, être protégé et nourri pour grandir. Il ne possède au départ jamais la force d’amour et de sagesse nécessaire à l’accomplissement de sa quête. Dans le christianisme, de l’union de l’âme vierge et de l’Esprit nait le Christ : une âme née par l’Esprit et reliée à lui. Les hermétistes, nous parlent eux d’un enfant philosophique. Cet être unique se compose de deux substances dont la troisième reste cachée. D’une seule essence, il accomplit à lui seul le grand œuvre à l’aide d’un feu gradué. Ce fils des philosophes, pour les alchimistes, est l’être bisexué issus de la phase de l’union des contraires : la conjonction. Son symbole, l’hermaphrodite, représente le corps spirituel à son éveil, avant le stade de sa parfaite réalisation. Le message hermétique dès lors s’éclaire. La Dame, en unissant son âme à l’Esprit a fusionné en son corps ses contraires : son principe masculin et féminin, son cœur et sa raison. Mais, comme le lion nous le rappelle, il lui faut encore veiller sur son nouveau-né : son âme renée. Elle seule lui permettra de préparer son corps à l’épreuve finale.