La Dame à la licorne s’accorde au son de l’univers. Musicienne céleste, elle entend et manifeste l’harmonie des sphères.

« Ecoutons résonner le cœur qui bat » Rainer Maria Rilke

Entendre vraiment

La tapisserie de la Dame à la licorne qui m’accompagnait depuis l’enfance ornait le mur de ma chambre à coucher. Chaque soir, j’y faisais face et chaque soir, le même questionnement revenait. Malgré de nombreuses recherches à son sujet, elle me demeurait, impénétrable. Après des années de quête, il arriva pourtant un moment où, la contemplant,  mon cœur entra soudainement en résonance avec elle. Ce soir-là, pour la première fois, ma raison put donner sens à ce qu’il percevait. J’entendais enfin le langage symbolique des Mystères, qui ne délivre sa sagesse véritable qu’à celui qui est prêt à la recevoir. Dès lors, ma relation avec les tapisseries se transforma. Pénétrant de plus en plus profondément dans l’intimité de ces scènes, je fus lentement, comme de très nombreuses femmes avant moi, initiée à leurs Mystères. La Dame, mon fil d’Ariane, me permit de comprendre mon chemin d’existence et la nature de celui auquel j’aspirais.

Les Dames et la licorne, musiciennes célestes

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L’ouie (détail), La Dame à la licorne, vers 1500

La Dame, accompagnée de sa suivante, joue de l’orgue sans partition alors que la licorne chante. Accordées à l’unisson, toutes semblent inspirées par le vent qui souffle dans l’instrument.

La musique, au Moyen Age, sert principalement le sacré. Elle est considérée comme un moyen privilégié pour s’adresser à Dieu et appréhender l’harmonie de sa création. L’esthétique musicale s’appuie avant tout sur la vision de Pythagore, reprise et largement diffusée par Boèce dans son livre L’institution musicale. Selon cette théorie, toute la création serait organisée comme une harmonie. L’homme, répondant aux mêmes lois que le cosmos, pourrait donc réharmoniser son corps lorsque l’âme parvient à entendre la musique des sphères. Accordée au son de l’univers, l’âme se mettrait spontanément à vibrer ; inspirée, elle chanterait. Cette vision nous éclaire sur la scène. La Dame, en résonance avec l’harmonie des sphères, entend vraiment. Telle Orphée, elle peut à présent jouer la musique céleste qui apaise et amène chacun sur l’île à se ressouvenir. La licorne – symbole du cœur et siège de l’âme – semble nous le confirmer. La bouche entrouverte, la seule et unique fois de l’histoire, la bête, elle aussi, manifeste la musique des sphères.

S’accorder au son de l’univers

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L’harmonie des sphères, Utriusque Cosmi tome 1, vers 1617, R. Fludd

La Dame sereine et inspirée reste néanmoins très concentrée pour jouer de son instrument. L’orgue ne permet pas d’interprétation ; il demande une grande maîtrise de soi, rigueur et précision pour exécuter une partition. Par son long travail de préparation, elle a appris à faire silence pour entendre ce que l’Esprit lui révèle. Elle sait à présent discerner l’harmonieux du disharmonieux – le pur de l’impur – et peut entendre la musique céleste. La Dame reste pourtant vigilante afin de transmettre sans trahir ce qu’elle reçoit. Elle sait que le combat intérieur qu’elle mène avec persévérance est encore loin d’avoir pris fin.

Selon l’enseignement des Mystères, l’entendement n’est possible que par un travail constant de purification du cœur. Pour entendre le son de l’univers, la Parole du commencement – Dieu lui-même, selon l’évangile de Jean – il faut d’abord s’accorder vibratoirement. Le son est une émanation de l’Inconnaissable mais aucun corps ne peut, à partir d’un son initial, entrer en résonance, s’il ne possède une tonique correspondante. La maîtrise de soi dont nous parle la Dame, pour atteindre cet état intérieur, n’est donc pas liée à une conduite morale volontaire. Seule l’acceptation de s’abandonner dans le silence à son unique désir intérieur lui permet d’entendre et de transmettre la musique céleste.